La bibliothérapie ou l'idée qui a délivré Eloïse

Dernière mise à jour : 29 avr. 2019


Eloïse_Steyaert_bibliothérapie
photo by Karl Delandsheere - www.shotbykarl.be

On aura beau critiquer Mark Zuckerberg et sa fameuse plateforme mais c'est indéniable: Facebook , c'est comme les sites de rencontres, ça permet de mettre en relation des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées dans la vraie vie. Et j'arrêterai la comparaison ici 😀

Nous sommes début septembre, je viens de mettre le blog en ligne. Tout naturellement, pour le faire connaître, je crée une page Facebook. L'aventure vient de commencer. Très rapidement et à ma grande surprise, je reçois un message de soutien plus que chaleureux de la part d'une inconnue. Poussée par la curiosité, je visite son profil et je tombe sur Eloïse Steyaert. Au fil de cette mini-enquête, je remarque qu'elle et moi avons de nombreuses similitudes: toutes les deux, nous sommes de vraies citadines, nous sommes des filles de la ville. Elle de Liège, moi de Bruxelles. Mais surtout, nous avons toutes les deux un grand amour pour l'écriture et avons chacune à notre manière décider d'utiliser ce feu qui nous anime pour mettre en place une initiative. La sienne ,c'est le "Slow Reading club de Liège" . La rubrique "à propos" de sa page ne me laisse d'ailleurs pas de marbre. Sa plume si juste décrit avec beaucoup de pudeur le pourquoi du comment de ce projet. Cela fait échos en moi. Cette belle idée n'est néanmoins pas la finalité de son objectif entrepreneurial. ll sert de prélude pour le projet phare d'Eloïse : la bibliothérapie et les ateliers d'écriture.


Mais comment cette ex-prof au profil déjà très entreprenant s'est-elle retrouvée sur le chemin de la bibliothérapie? Tout part d'un burn-out (décidément, le fléau du travailleur moderne!). Eloïse, ce n'est pas le genre de femme à prester gentiment son horaire d'enseignante et basta. Elle est très active ( même hyperactive 😉). Elle participe et anime de nombreuses activités parascolaires. En plus de tout cela, elle est maman d'un petit bout. Ses journées sont plus que remplies! Elle me le confiera elle même: "il me fallait  2 temps pleins pour réaliser tout ce que je voulais faire!". En février 2018, elle est cependant obligée de s'arrêter: elle est fatiguée physiquement et émotionnellement. Il faut préciser que depuis le début de sa carrière, elle donne beaucoup, elle s'implique dans tout ce qu'elle entreprend. Pour s'en sortir, Eloïse lit, elle lit énormément. Elle veut comprendre ce qu'il lui arrive, elle veut trouver des moyens pour se remettre d'aplomb. D'ailleurs, c'est systématique chez elle: dès qu'elle fait face à une situation problématique, elle cherche à trouver des solutions via les livres. Les quelques semaines de repos forcé , les bouquins et surtout un article sur le "Slow Reading" vont lui glisser une idée dans l'oreille. Au printemps 2018, Eloïse importe ce concept de "ralentir grâce à la lecture" bénévolement dans sa ville. Sans qu'elle s'y attende, non seulement le "Slow Reading club de Liège" a un succès fou mais en plus il requinque notre consoeur liégeoise. Plus inspirée que jamais, elle se rend compte du pouvoir de l'écriture."Le mot qui délivre" apparaît alors comme une évidence. En septembre, Eloïse ne fait pas sa rentrée scolaire, elle décide de s'aventurer dans ce projet qui lui trotte dans la tête depuis tout l'été. Elle se lance dans la bibilothérapie et la mise sur pied d'ateliers d'écriture.

Bon, j'ai trop parlé ou plutôt trop écrit 😀. Je vous laisse maintenant découvrir cette jeune trentenaire passionnante et passionnée. Dans cette interview, Eloïse va évoquer son parcours d'expatriée ( je vous disais qu'elle ne savait pas tenir en place!), nous expliquer en quoi consiste la bibliothérapie et pourquoi elle souhaite la développer dans notre plat pays. Elle nous donnera également des informations très concrètes sur la plateforme Job'In qui l'accompagne dans son projet. Et dernier détail: au moment où j'écris ces lignes, elle vient d'accoucher. Elle prouve qu'entreprendre et être mère de famille peuvent cohabiter ensemble. Bref, je suis sûre, son portrait va être une vraie source d'inspiration.

Alors, ready pour découvrir la très chère Eloïse Steyaert?



Nilay: Eloïse, peux-tu nous raconter ta vie d’avant? Quel a été ton parcours scolaire? Quel était ton job avant ta reconversion?


J'ai commencé par une licence en Information et Communication après mes secondaires, puis j'ai enchaîné avec l'agrégation car j'ai vite compris que j'avais envie d'enseigner, d'être au contact des jeunes et de transmettre plutôt que d'être journaliste en presse écrite (en plus nos profs d'unif nous avaient bien assez dégoutés sur la précarité du métier...). J'ai refait un master en langues romanes et français langue étrangère quelques années plus tard. Cela faisait un moment que j'enseignais le français mais j'avais très envie, à cette époque, d'ouvrir mes horizons et de voyager, le master en poche m'a permis de m'expatrier en Louisiane et avant ça de tenter l'aventure de l'enseignement à l'étranger au Mexique. Je crois qu'inconsciemment j'avais déjà envie de "tester" ce que j'avais dans le ventre et de quoi j'étais capable sans trop savoir quoi exactement. J'avais envie de "plus" que donner juste donner cours. Une fois de retour en Belgique, j'ai repris l'enseignement pendant deux-trois années, j'ai eu mon premier enfant et j'ai donc orienté mon énergie vers des projets pédagogiques divers à côté de mes leçons habituelles. Par exemple, la création et la mise en place de jardins partagés au sein de l'école, où j'ai travaillé avec plusieurs collègues et classes. Cela englobait la création d'un potager partagé, un jardin poétique, un banc de méditation et plein de jolies choses qui ont favorisé l'apprentissage des élèves dans la nature, en plein air, hors des murs. Nous avons aussi accueilli des migrants afghans, essayé de mettre en place des cours et des activités pour les intégrer et leur apporter du bien-être.

Tout ce parcours a été très enthousiasmant mais au fur et à mesure ça m'a aussi physiquement et émotionnellement épuisée... Je n'aurais pourtant pas fait les choses autrement s'il fallait revenir en arrière ! Certains pourraient voir ça comme le chemin sinueux d'une touche-à-tout dispersée, moi je le vois comme quelque chose qui m'a apporté énormément d'expériences diverses, des apprentissages et le fait d'avoir écouté mes envies.


Nilay : Et que fais-tu maintenant ?


En septembre j'ai pris une décision importante, celle de ne pas faire ma "rentrée scolaire" et de tenter l'aventure un peu folle du "Mot qui délivre" : c'est-à-dire offrir du bien-être grâce à la lecture et à l'écriture, à travers de multiples activités.

Je porte à présent ce projet depuis plusieurs mois et je m'éclate à chaque instant ! Je propose principalement des ateliers d'écriture intime et créative ainsi que des séances individuelles ou collectives en bibliothérapie. Ces activités sont envisagées dans une optique de plaisir, de bien-être voire aussi dans une démarche thérapeutique. Je mets l'accent sur l'écriture sur soi ou le soin de soi à travers des lectures sélectionnées afin d'aider les personnes à mieux se connaître, à déposer leurs émotions et leur vécu. Dans d'autres cas à traiter des questions plus problématiques. L'idée c'est qu'elles prennent un temps entièrement dédié à elles (un atelier de quelques heures ou une séance d'une heure) afin de se reconnecter à leur être profond de manière qualitative et consciente. Il y a beaucoup d'échanges riches, authentiques, créatifs... (et fun aussi !) entre les personnes qui se rencontrent, c'est à chaque fois presque magique !

A côté de cela, je suis aussi disponible pour des accompagnements littéraires : j'encadre des personnes qui éprouvent l'envie d'écrire un ouvrage personnel ou fictif et je les conseille, les discipline, leur (re)donne confiance aussi. On avance par étapes, par objectifs, tantôt ce sont des réflexions sur la direction que doit prendre le projet, tantôt ce sont des consignes techniques, et cela donne de beaux résultats...

Et puis là, je termine ma formation en écriture biographique car je propose aussi ma plume pour rédiger la biographie, le récit de vie d'une personne qui souhaiterait transmettre son parcours, son héritage, aux membres de sa famille par exemple. On m'a aussi contactée dans la démarche inverse, à savoir que c'est un membre de la famille qui veut faire un cadeau à un parent, car il estime que sa vie est extraordinaire et qu'il devrait la raconter.

Je me rends compte que ce que je fais tourne toujours autour des mêmes valeurs: de l'échange, de la transmission, du partage, des émotions et des vécus dévoilés, des trésors qu'on reçoit toujours grâce aux mots : ceux qu'on lit ou ceux qu'on écrit !

Dire ce que je fais maintenant : c'est dire que je fais beaucoup de choses autour des mots et que je vois beaucoup de gens ! Je ne vois pas comment le résumer autrement...


Nilay : Eloïse, ta reconversion est partie d'un burn-out, tu nous en parles?


Il y a un an, en février, j'ai fait un burn-out. J'ai eu besoin de plusieurs semaines de repos forcé et de déconnection avec mon travail et le train-train habituel pour me rendre à l'évidence : à 32 ans, j'avais déjà connu beaucoup de rebondissements dans mon parcours et j'avais toujours travaillé comme une folle, lancé plein de projets et voulu être au top dans tous les domaines à la fois et ça m'a distraite énormément de l'essentiel. Au fond de moi j'avais envie "d'autre chose" qu'être enseignante. Il y a une part créative en moi que j'ai muselée pendant longtemps.

Pour être tout à fait honnête, le fait de devenir mère aussi a été un grand chamboulement : le burn-out n'est pas seulement professionnel selon moi. Il y avait aussi le souhait de pouvoir travailler différement pour m'occuper différement de ma famille et m'épanouir en tant que femme. Le temps de pause forcé m'a permis de rendre explicite un constat qui faisait insidieusement son chemin: comprendre que la façon dont je travaillais avant un enfant n'est plus du tout envisageable pour moi de la même manière après . 2h de trajets en voiture par jour, la course effrenée, le stress d'être présente, efficace, proactive et inspirante au travail tout en galérant avec le loulou malade, l'envie de montrer qu'on gère sur tous les fronts... c'était devenu aliénant et de moins en moins épanouissant. Les semaines de réflexion m'ont aidée à intégrer ma nouvelle identité multiple et à me dire : à présent, qu'est-ce que j'en fais?


Nilay : Tu t’es lancée dans la bibliothérapie, tu es porteuse d’un projet d’ateliers d’écriture thérapeutique, comment t’es venue cette idée ? Tu en avais déjà entendu parler ?


Après mon épuisement le maître-mot des personnes qui m'ont prise en charge ça a été "faites-vous plaisir". Pendant un temps ça a été le néant, j'ai zoné en ayant oublié ce qui me faisait réellement plaisir, à force de donner et donner à tout le monde. Et puis j'ai lu un article qui disait "repensez à ce qui vous rendait heureuse quand vous étiez plus jeune", "rappelez-vous des moments où vous avez été fière de vous", "que faisiez-vous tout le temps, enfant ?". Le déclic s'est fait: j'écrivais des centaines de poèmes, des romans-feuilletons pour les copines, j'inventais continuellement des histoires et j'ai gagné des concours de déclamation, d'écriture,... En deux secondes, la décision était prise, je prends mon téléphone et m'inscrit à un atelier d'écriture. Les premiers textes que j'ai posés ont été très révélateurs, en les relisant 6 mois après je me suis rendue compte que les envies étaient là depuis longtemps en fait, elles sommeillaient, elles étaient en veille. Donc le constat c'est que j'ai pu vite me remettre de mon burn out par deux choses : je lis et ça m'aide, ça me procure un plaisir simple, çe me déstresse et ça m'apporte des réponses, des pistes, dans mon cheminement. A partir de là, je m'intéresse de plus en plus à cela et la sérendipité fait qu'immédiatement je découvre le concept de "bibliothérapie" qui se développe en France et qui existe depuis plus longtemps dans le monde anglosaxon. D'un autre côté, je redécouvre l'émerveillement de la création à travers ce que j'écris : c'est tout bête, mais je me retrouve un peu enfant, je suis heureuse d'avoir produit un petit truc, et de découvrir le message caché après chaque moment de pleine conscience.

Je sais du coup ce que je veux faire : proposer ça, avec ma touche personnelle, à d'autres personnes qui ont très certainement elles aussi des "couacs" dans leur vie, des petits obstacles à franchir ou qui ont besoin de ralentir aussi dans ce monde de plus en plus fou. Je réalise que la bibliothérapie n'est pas connue en Belgique francophone ou très peu. Et je réalise que j'ai envie de proposer des ateliers d'écriture différents, avec un petit zeste que je ne parviens pas à retrouver là où je vais.

J'ai alors commencé, au printemps dernier, par mettre sur pied un club de lecture itinérant bénévolement, le Slow Reading Club Liège. A ce moment-là je ne pensais pas encore que j'allais faire de toutes ces futures activités mon métier: je voulais juste apporter un petit truc en plus à la communauté liégeoise, et me dire si on est quelques uns à vouloir se détendre, passer un bon moment autour d'un livre et papoter après, je serai très contente. Puis ce Club s'est développé de manière surprenante - et fulgurante - il faut le dire, et j'ai pris conscience d'un potentiel. Et j'ai repris confiance en moi à travers tous les retours chaleureux et immédiats des personnes qui venaient chercher ce fameux bien-être à travers ce que je proposais. Encore maintenant j'ai du mal à réaliser que tout ça est parti d'une simple envie d'aller lire en ville autour d'un bon thé... !

Fin août, je suis acculée : je prépare ma rentrée scolaire ou pas ? J'étais super épanouie, je me suis amusée tout l'été à proposer des lectures en plein air très fréquentées... puis la réalité s'impose : ça c'est loisir et non rémunéré. En septembre, je dois continuer à gagner ma vie et à reprendre une activité professionnelle. Je passe un entretien d'embauche dans une nouvelle école et panique en sortant, crise d'asthme : non, ce n'est certainement pas ça qui m'attend dans deux semaines ! Alors en fait "Le Mot qui délivre" avait mûri dans mon esprit tout l'été: je savais que je voulais faire des ateliers d'écriture, je savais que je voulais faire de la bibliothérapie, écrire pour moi et pour les autres, il fallait se lancer. Le nom "Le Mot qui délivre" est sorti tout seul, zéro brainstorming, le nom du coeur: il me délivre moi d'une envie secrète et jusque là pas assumée, et surtout, mon projet qui je l'espère va déliver de nombreuses personnes de leurs émotions, de leurs questionnements, de leurs passions à entretenir ou raviver. Je trouve que c'est le terme qui résume le mieux tout ce que je mets en place : assumer ses émotions, être transparent, dire zut aux faux-semblants, aux non-dits et s'assumer !


Nilay : Comment es-tu passée de l’idée à la concrétisation ? Tu t’es faite aidée/ accompagnée ?


Pour concrétiser tout cela, un dernier doute à m'ôter : est-ce que c'est sérieusement envisageable comme un "métier", est-ce que du coup je peux éventuellement un jour en gagner ma vie et comment baliser la reconversion sans perdre trop de revenus ? Avec des crédits, un enfant en crèche, un deuxième en route... il est plus que légitime de se le demander ! Quelques renseignements sont vite trouvés sur Internet : il existe des Strucutures d'accompagnement à l'auto-création d'emploi (S.A.A.C.E.) et je vais à une séance d'infos chez Job'In à Liège. Je ressors de là avec l'impression que, vu la manière dont on me propose un accompagnement, c'est vraiment possible. Il y a une prise de risque, certes, mais un risque qui peut être encadré par une équipe de professionnels expérimentés. Sans ça, je ne suis pas sûre que je me serais lancée dans ce projet à ce moment-là de ma vie.

Je suis aidée et accompagnée par Job'In depuis octobre, ça m'a permis d'être rassurée quant au sérieux de mon projet, de me sentir soutenue et portée et de croire encore plus en mes capacités. Et l'équipe m'apporte plein d'outils et de conseils qui me font gagner du temps, de l'énergie et m'épargnent j'en suis sûre quelques déconvenues.


Nilay : Que ce soit pour la bibliothérapie ou pour l’aspect « porteuse de projet » as-tu suivi des formations spécifiques ?