Christine, la photographe qui sublime les femmes



Mettre sa carrière entre parenthèses, penser d’abord au bien-être de sa famille, à l’éducation de ses enfants… Certaines choisissent de manière délibérée ce statut de femme au foyer. Par sacrifice ? Dévotion ? Amour ? Cela les regarde : chaque histoire est différente. Si la femme au foyer est dévalorisée par notre société, ce métier non reconnu — où le multitasking domine dans toute sa splendeur — n’est pas de tout repos ! En vérité, on est bien loin des fantaisies à la Desperate housewives ! Mais quand les enfants quittent le nid, que se passe-t-il pour ces fées du logis ? Non, elles ne vont pas forcément s’initier à l’ikebana ou s’inscrire à des cours de scrapbooking ! Certaines se lancent dans des études et dans l’entrepreneuriat ! C’est le cas de Christine Bory devenue photographe indépendante.


Christine est femme de diplomate. Selon les mauvaises langues, elle mènerait une vie de reine dans le « beau monde » et n’aurait pas le droit de se plaindre. Mais la partie immergée de l’iceberg est tout autre : cette vie confortable (?) de nomade interdit aux épouses tout déploiement de carrières professionnelles. Christine, elle, en avait plus qu’assez de ressentir ce vide sidéral chaque fois qu’on lui demandait : « Et vous ? Vous faites quoi dans la vie ? » Elle se sentait diminuée. Un beau jour de printemps, la photographie lui rappelle qu’une issue existe. Sans hésiter, Christine décide alors de reprendre la route de l’université, option photographie. Après ses études et un apprentissage pendant quelques mois auprès d’un photographe professionnel, elle s’installe enfin à son compte !


Dans cette interview, découvrez son parcours, la réaction de ses proches, l’importance de se spécialiser en tant que photographe freelance et ses trois précieux conseils.


Faites crépiter vos flashes, place à Christine Bory maintenant !


Un shooting lors d’une journée printanière qui change sa vie !


Nilay : Christine, tu as fait le choix de ne pas faire carrière pour élever tes enfants, pourtant à l’aube de la quarantaine, tu changes d’avis. Quel a été l’élément déclencheur ? Peur d’avoir des regrets ou autre ?


À l’époque où j’ai pris la décision de reprendre des études, je ressentais une pression sociale très forte, je vivais avec un fardeau de culpabilité et surtout, je ressentais un besoin douloureux de légitimité. En tant que mère au foyer, de surcroît vivant à la campagne loin de tout et pourtant loin d’être désœuvrée, j’avais l’impression de ne pas exister : pas de case à cocher dans les formulaires, grande solitude dans les dîners, impossibilité d’avoir mon propre compte en banque en l’absence de salaire et pourtant labellisée femme gâtée, privilégiée qui n’a pas besoin de travailler pour gagner sa vie. Je voyais aussi poindre le jour où mes enfants quitteraient le nid et je voulais saisir cette opportunité unique de faire quelque chose pour moi.

Un jour, mon amie américaine Nancy Coons, qui vivait comme moi hors du monde et écrivait son premier et dernier roman, vint me trouver pour me demander de faire son portrait pour illustrer le quatrième de couverture de son opus à paraître. Nous fîmes notre séance photo sur ma terrasse parmi les rosiers, un jour de printemps. Ce qu’elle me dit ce jour-là changea le cours de mon existence : « Tu es très bonne dans ce que tu fais, tu devrais faire de la photo et te lancer comme portraitiste. » Elle n’avait pas encore vu les résultats. Il ne m’en fallait pas plus pour me mettre en action !


Retourner à l’école ? Même pas peur !


Nilay : Et tu décides de te lancer dans des études artistiques et de photographie !


J’ai en effet, contre toute attente, décidé d’étudier les Arts Plastiques à l’Université, plutôt que d’aller aux Beaux-Arts, découragée par l’examen d’entrée pour lequel je ne me sentais pas préparée. C’est au cours de ma première année de Master que j’ai fait le choix de m’orienter vers la photographie. Ce ne fut cependant pas par la pratique que je commençai, mais par la théorie, plus précisément par la recherche en Esthétique de la photographie. Je me passionnai pour les débuts difficiles et délicats de la photographie, alors qu’elle balayait plusieurs siècles de tradition picturale. À cette occasion, je découvris les écrits de Jeff Wall, professeur d’Histoire de l’Art et photographe canadien, comme moi. Outre ce lien avec mes origines, je partageais avec lui ma passion pour la peinture et la photographie et mon envie irrépressible d’établir des liens entre les deux arts visuels les plus prégnants dans notre société. Mon diplôme en poche, j’étais fermement décidée à entreprendre un doctorat et je m’étais inscrite à Paris. Cependant, je ne me sentais pas très à l’aise dans la construction d’une théorie sur la photographie sans l’avoir pratiquée. J’avais besoin de mettre la main à la pâte pour savoir de quoi je parle — question de légitimité.


Nilay : Pas trop compliqué de retourner sur les bancs de l’école à presque 40 ans ?


Quelle joie que de retourner à l’école ! J’ai toujours aimé apprendre et à l’université je me sentais comme chez moi. J’absorbais les cours comme une éponge, je dévorais les textes qu’on nous donnait à lire et je me noyais dans mes recherches. J’étais de loin la plus âgée, la plupart de mes camarades étudiants étaient à peine plus âgés que mes enfants et très vite me considérèrent comme une référence, ce qui contribua à me donner confiance en moi. J’orientai mes recherches également vers la pédagogie en explorant des méthodes non conventionnelles qui encouragent l’apprentissage par la curiosité naturelle et la créativité. Je nageais dans le bonheur !


« Je réalisai dans le même temps que le système éducatif n’est pas fait pour les enfants et qu’il ne prépare pas aux études supérieures ni à la vie active. Les jeunes qui m’entouraient étaient si démunis, pleins de préjugés alors qu’ils n’étaient même pas encore pleinement adultes ! »

Nilay : Et comment ton entourage a-t-il réagi par rapport à ta démarche ? T’ont-ils épaulée dans ou au contraire ont-ils voulu te décourager ?


Après les tiraillements des premières semaines, les enfants m’ont soutenue et encouragée sans réserve. Ils m’ont aidée à installer mon espace de travail et ont participé à mes activités artistiques, qui avec sa guitare, qui avec ses pinceaux, avec leurs camarades ils ont été mes premiers modèles. Au décès de ma mère, ayant reçu un petit pécule et hérité de sa voiture, j’avais l’autonomie dont j’avais besoin pour me lancer sans devoir rendre des comptes — quelle liberté !


« Mon mari était un peu plus sceptique et aurait préféré que j’étudie la comptabilité pour décrocher un bon job bien payé dans une banque ! Il m’a cependant laissé toute la liberté dont j’avais besoin pour avancer dans mes projets. »

Nilay : Lors de notre rencontre, tu m’avais expliqué que tu avais débuté la photographie très jeune en « piquant » à ta maman son appareil reflex… En fait, es-tu en train de réaliser ton rêve de petite fille ?

C’est vrai, j’ai grandi dans une famille où l’on pratiquait la photographie et j’étais fascinée par les appareils photo, tout simplement parce que je trouvais que c’étaient de beaux objets qui produisaient de belles choses. L’été de mes treize ans, j’ai réalisé mon premier portrait. À cette époque, il m’a fallu patienter plusieurs semaines avant de découvrir le résultat, mais je savais que j’avais capté l’expression de mon jeune cousin. Cet événement était gravé dans mon esprit et la photo était le prolongement de ma propre perception, l’aboutissement de mon intention. Elle montrait quelque chose que j’avais vu et que j’avais été seule à voir. Plus qu’un rêve, c’était la mise en œuvre d’un faisceau dans lequel ma sensibilité, ma perception, mon envie et les circonstances m’ont permis de créer quelque chose de beau. Ce que j’ai éprouvé ce jour-là m’habite encore chaque fois que je saisis mon appareil photo.


Se spécialiser, bien s’entourer et utiliser intelligemment les réseaux sociaux : le combo gagnant !


Nilay : À la suite de ces études, tu te lances en tant qu’entrepreneure photographe… Au bout d’un certain temps, tu t’aperçois qu’il faut se spécialiser (c’est d’ailleurs un conseil donné aux freelances)… Se spécialiser en tant que freelance, c’est une manière de se démarquer et de trouver sa clientèle d’après toi ?


En réalité, si je n’ai jamais envisagé de travailler autrement qu’à mon compte, ce n’est pas pour autant que je me suis tout de suite spécialisée. La seule chose dont j’étais sûre était que j’aimais faire des portraits, mais il m’a fallu faire quelques détours avant d’en faire ma spécialité. Quand on débute en tant que photographe professionnel, on accepte de faire un peu de tout, pour se faire la main, se faire un nom et faire sa place au soleil ! Photos de famille, anniversaires, communions, mariages, mais aussi immobilier et culinaire, je pense avoir fait le tour de tout ce que peut faire un photographe avant de revenir vers ma mission de photographe : les portraits de femmes.


Nilay : Et pourquoi ce choix de te spécialiser dans le portrait des femmes ?


Tout d’abord, j’ai été sensibilisée à la cause des femmes à travers ma propre expérience.

Ensuite, tout a démarré à Londres : c’est là que j’ai lancé mon premier grand projet de portraits de femmes en réalisant une série sur les conjointes d’ambassadeurs, avec des expositions et des soirées-causeries avec d’autres femmes artistes. À cette époque, j’ai senti un réel besoin de reconnaissance chez les femmes que je rencontrais. Leur enthousiasme m’a galvanisée et leurs témoignages, bouleversée. Je n’ai plus cessé de photographier les femmes depuis lors, sans vraiment m’en rendre compte jusqu’au jour où j’ai fait une prise conscience. Mon portfolio était presque exclusivement composé dédié aux femmes depuis les débuts, mais surtout, j’ai été inspirée et soutenue principalement par des femmes. Comme quoi, ce qu’on doit faire se fait, quoi qu’on fasse !


« Photographier les femmes entrepreneures est devenu pour moi une façon de faire venir sur le devant de la scène des talents et des compétences propres et uniques aux femmes. »

Nilay : Te fais-tu aider pour développer ton activité de photographe indépendante ?


Depuis mes débuts, je me suis entourée de personnes sur lesquelles je pouvais compter, qui m’ont appris tout ce que je sais et dont je continue de m’inspirer et je constate que ce sont des femmes, dans leur très grande majorité. Je garde la trace de chaque personne dont j’ai croisé la route, que ce soit dans la vraie vie ou par l’intercession d’internet, via les réseaux sociaux — ils ont cela de bon. Force est de constater que ce sont toutes des femmes, à une exception près. Actuellement, je suis épaulée par une formidable conseillère en communication qui m’épate tous les jours par son dynamisme et sa créativité. Grâce à elle, j’ai construit un site internet qui me ressemble et dont je suis fière. J’apprends à m’adresser à une catégorie de femmes très ciblée, sans m’épuiser à vouloir toucher tout le monde pour espérer récolter quelques contrats. La clé du succès est de dire à ses clientes ce qu’on aimerait entendre soi-même, sans se dénaturer. Ce qui nous distingue et nous rend uniques, c’est être soi-même et c’est tellement plus simple. De nos jours, grâce à la puissance d’internet, l’expérience personnelle n’est plus une cause d’isolement, mais au contraire un motif de rencontre et d’appartenance. Ma première appartenance est à la communauté des femmes et mon vœu le plus cher est de leur donner une visibilité valorisante et de les faire rayonner.


Nilay : Pour une photographe freelance, être présente sur les réseaux sociaux c’est indispensable si je comprends bien ?


J’ai longtemps honni les réseaux sociaux, principalement parce qu’ils sont chronophages et qu’ils s’autoalimentent. Ce monde cesse d’exister dès l’instant qu’on éteint son ordinateur. J’ai assisté aux débuts de Facebook, de Twitter et de LinkedIn et constaté les ravages qu’ils faisaient dans nos relations familiales et sociales. En même temps, ce sont les réseaux sociaux qui m’ont permis de rencontrer les personnes déterminantes dans mon projet d’entrepreneure : après mon amie Nancy, décédée avant l’arrivée de l’iPhone dans nos vies, j’ai croisé la route d’entrepreneures dans l’industrie de la photographie, mais aussi d’autres photographes avec lesquelles j’ai cheminé un temps, ou avec qui je chemine encore. J’ai souvent transformé ces rencontres virtuelles en rencontres réelles et c’est pour moi l’intérêt des réseaux sociaux.

Aujourd’hui, je m’efforce d’y être présente, notamment sur Instagram, LE réseau des photographes par excellence. Donc oui, les réseaux sociaux ont un rôle important dans ma vie d’entrepreneure, car c’est là que se tissent les liens avec ma clientèle d’une façon plus directe et intime qu’à travers les médias traditionnels.


« S’il est cependant une chose que j’ai apprise au fil de mes tentatives de faire entendre ma voix dans la cacophonie d’internet, c’est qu’il faut s’adresser en priorité à sa cible et non pas à ses “collègues” photographes. J’irai même plus loin : se préserver de ce que les autres font, car en tant qu’artiste, se comparer aux autres équivaut au suicide. L’autre fait toujours mieux et il ne reste plus qu’à remballer ses affaires et fermer boutique. »

Ses trois messages comme mot de la fin


« Ma grand-mère m’a laissé cette parole qui m’accompagne chaque jour : “Construis des ponts entre toi et les autres.” À ma façon, à travers mon projet, telle est ma mission. »

Nilay : Enfin Christine, quels conseils ou messages voudrais-tu faire passer à toutes celles qui pensent qu’il est trop tard pour se lancer ?


C’est le moment des clichés, mais ils ont ceci de bon qu’ils disent la vérité. J’en ai plein ma besace et je vais partager les trois qui m’accompagnent au quotidien.

Premièrement, l’intuition est la plus fiable des conseillères, même si elle fait parfois peur. Il faut apprendre à discerner ce que les autres disent et faire confiance à son intuition qui vous dit exactement le contraire. Elle seule est assez forte pour revenir à la charge quand on ne l’a pas suivie, jusqu’à vous faire céder !

Deuxièmement, le danger ne vient pas des autres, mais de soi-même. La peur d’échouer peut paralyser tous les projets. Cependant, l’échec est une occasion d’apprendre et de grandir, donc la peur n’existe pas. Ce n’est que le fruit de notre imagination qui peint le diable au mur.

Troisièmement, la solitude n’est pas une fatalité. Si elle donne de l’espace pour s’épanouir dans des moments de création, il en est d’autres où il est vital de s’entourer de personnes positives, enrichissantes et valorisantes.


Un tout grand merci à Christine pour le partage honnête de son parcours!

Découvrez son site internet Artis Formae Studio Photo , son compte instagram

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