Ann Vandenplas, l'artiste qui a osé suivre sa voie(x)

Mis à jour : janv. 13


portrait de Ann Vandenplas
photo par Orane Blasco

Qui n’a jamais voulu être une artiste pour pouvoir faire son numéro ? Hmm, sans jouer à la rabat-joie, c’est bien joli de pousser la chansonnette sous la douche, mais nos mères nous l’ont trop souvent répété : vivre de son art ne remplit pas le ventre et paye encore moins le loyer ! (d’autant plus que la crise du coronavirus a démontré la fragilité du secteur culturel)… à moins d’être bénie par la Sainte-Vierge et d’être la descendante toute désignée de Madonna — sans mauvais jeux de mots. 😉


Les âmes artistiques qui aspirent à lancer leurs projets seraient-elles alors condamnées à performer devant le miroir de leur salle de bains ? NON et le parcours de ma nouvelle invitée va leur redonner espoir.


Ann Vandenplas est une artiste et chanteuse bruxelloise. Son nom vous dit quelque chose? Normal, elle enchante également les ondes et crève les écrans avec ses chroniques sympas dans les émissions matinales Tendances Première de La Première ainsi que dans le 6-8. Si Ann a toujours su que la chanson était sa vocation, pour développer sa carrière artistique, elle n’a ni été repérée par un manager ni participé au casting de la Star Ac’. Elle s’est autoproduite, car elle n’est pas le genre de femme à attendre qu’on vienne la chercher. Bref, elle correspond complètement à ces modèles féminins appréciés chez Elles ont osé entreprendre !

Autres détails importants à propos d’Ann : son honnêteté et son réalisme ! Même si son ambition et sa motivation visent les étoiles, ses pieds sont bien ancrés dans la terre. En effet, elle ne cache pas que pour assumer ses activités artistiques, elle exerce un boulot rémunérateur dans le secteur public.


À travers son interview, Ann nous entraîne donc en toute transparence dans les coulisses d’une vie d’artiste. Elle nous partage les origines et l’évolution de sa carrière artistique, pourquoi elle a choisi l’autoproduction et que désigne ce terme en pratique. Elle donne aussi des pistes pour financer un projet avec un crowdfunding et quelles sont les clés pour réussir son financement participatif. Enfin, elle clôture cet entretien avec deux conseils hypra motivants !


Alors, prêtes à découvrir le parcours inspirant d’Ann pour donner une chance à votre propre vocation artistique ?


Une artiste aux talents multiples


Nilay : Ann, tu es un couteau suisse artistique. Tu as fait de l’impro, tu as écrit et joué dans deux pièces de théâtre, tu es également chroniqueuse. Aujourd’hui, tu es revenue à ton premier amour qu’est la chanson. C’est le moyen artistique dans lequel tu t’exprimes le mieux ?


C’est une excellente question. Mon rêve de petite fille a toujours été la musique. Vers mes 10-12 ans, j’étais fan de chanteuses qui étaient aussi des songwriters, notamment de Mariah Carey — pour ne citer qu’elle, même si maintenant elle ne m’inspire plus — et de son album Unplugged. Puis en grandissant, j’ai goûté aux joies du théâtre à l’école. D’ailleurs, en secondaire, j’avais choisi l’option « théâtre », ça se passait très bien, j’ai même joué du Molière. Mais comme la chanson a toujours représenté ce rêve de petite fille, à mes 18 ans, en parallèle de mes études supérieures, je n’ai pas hésité et j’ai commencé à construire un parcours musical avec une autre chanteuse. Notre duo nous a menées à la création d’un album sorti quelques années plus tard et signé par le label Bang et Team For Action. Donc le rêve se concrétisait. Même si l’expérience a eu des côtés fantastiques, je suis ressortie un peu amère de cette aventure. J’ai alors tout stoppé pendant plusieurs années.


Et puis j’ai débuté en mode loisir l’improvisation théâtrale et là le champ à commencer petit à petit à se rouvrir. J’ai enchaîné avec de l’acting, j’ai écrit du théâtre et joué dans ces pièces. Pour en revenir à la musique, elle ne m’a jamais quittée : j’ai composé pour mes pièces de théâtre, j’ai également fondé le groupe The Girls Next Door. C’était une musique humoristique et c’est par ce biais que je me suis rendu compte à quel point je prenais la musique au sérieux, j’avais de plus en plus de mal à envisager que ça puisse juste être amusant avec une date de péremption limitée. Et par mon comportement, l’identité du groupe et sa vision devenaient floues. À cette même période, je me suis lancée dans l’écriture d’une pièce de théâtre sur Bruxelles. Mais les subsides promis n’ont finalement pas été accordés. J’imaginais cette pièce avec une bande-son, qui aurait même pu se détacher de la pièce pour vivre sa vie indépendamment. Quand le projet est tombé à l’eau, je me suis rendu compte que j’étais plus excitée par la bande-son que la pièce elle-même. À côté de tout cela, Piotr, avec qui je travaille depuis des années avaient fondé son propre label : Abyssin Production et petit à petit, l’idée à germer de revenir complètement à la musique.

Alors aujourd’hui, cela peut sembler fou, car j’ai un profil polyvalent et j’avoue que jouer me manque, la scène me manque, l’écriture me manque. Mais si je dois faire un choix : alors je choisis sans hésiter écrire des chansons et des mélodies. Cette gestation, cette création de chansons, c’est ce que je préfère au monde. Je ne sais pas si mon parcours paraît clair. (elle rit) D’ailleurs, mon dernier EP sorti se nomme Chroniques d’une vie urbaine, c’est en lien avec mes activités de chroniqueuse dans lesquelles je raconte des histoires de manière plus brute.


Cependant, on était très loin du rêve de petite fille : le milieu n’est pas facile, en plus, notre style n’était pas très courant, notre musique sonnait plus R&B, soul… Moi qui suis très fan de Sade, cela s’entendait dans le premier album ! Tu rajoutes à cela un manque de moyens financiers : difficile alors de travailler sur notre image, etc.

Nilay : Quand tu me racontes tout ton parcours, j’ai l’impression que tu réalises ta vocation artistique en fait ! Tu n’as pas eu peur de te lancer dans cette voie qui a mauvaise presse : « on ne gagne pas sa vie en étant artiste » ?


Je combine plusieurs activités dont une rémunère clairement mon loyer : il s’agit de mon boulot dans un service public. Je n’ai pas envisagé de le quitter. J’ai un important rapport à la sécurité dont dépend ma créativité. Lorsque je me retrouve dans une insécurité, ma créativité est bouchée. Aujourd’hui, je n’envisage pas de vivre uniquement de mes activités artistiques, à moins d’avoir une importante opportunité. J’ai choisi, j’ai fait des deuils de « carrières » et j’assume pleinement ces deux vies.


C’est une girlboss : l’autoproduction sinon rien


Nilay : Ann, tu fais partie de cette catégorie d’artistes qui s’autoproduisent, peux-tu nous expliquer de quoi il s’agit ?


On va être très clair : pour débuter sa carrière artistique, il faut soit passer par des émissions du type The Voice pour se faire remarquer… et la concurrence est rude ou alors s’autoproduire — du moins dans un premier temps. Aujourd’hui, venir toquer à la porte d’une maison de disques avec une démo ne marche plus, ce temps est complètement révolu ! À l’heure actuelle, on vient chercher un artiste si son identité artistique existe, si son univers suscite du succès, car dans ce cas, la prise de risque est moindre. Il faut avoir une identité claire, analyser le marché sur lequel on a envie de se positionner et se demander : quelle est ma place ? Que puis-je apporter qui n’existe pas encore ? Quelle est ma plus-value ? Et ensuite enregistrer une démo et montrer de quoi on est capable. Ça fonctionne de la même manière pour les chroniques. Il y un an je voulais rentrer dans l’émission radio le 6-8, mes propositions de l’époque n’étaient certes pas mauvaises, mais elles étaient floues. Je comprends pourquoi cela n’a pas fonctionné l’an dernier et pourquoi aujourd’hui, j’y ai ma place : j’ai proposé une chronique de manière très claire.

Un aspect important de l’autoproduction : c’est de développer et travailler sur son identité. Moi par exemple, je travaille actuellement sur cela et je peux te dire que ce n’est pas si simple ! Vous êtes quelqu’un dans la vie, vous vous présentez d’une certaine manière. L’identité, ce sont ces traits de personnalités qui ressortent, le « comment » vous vous présentez aux gens, comment ils vous perçoivent, c’est votre « look ». L’exemple de Stromae est parfait pour illustrer ce propos : il a créé sa propre marque, son propre univers.

Pourquoi les gens vous écouteraient si vous êtes la copie conforme du chanteur que vous idolâtrez. Et quel est votre public ? À qui vous adressez-vous ? Car si on s’adresse à tout le monde, on ne s’adresse à personne. Tout cela fait partie des réflexions à avoir et ce ne sont pas les plus simples. Les personnes les plus talentueuses ne perceront jamais sans avoir réalisé ce travail d’identité. Du coup, se faire accompagner par une personne spécialiste en marketing et/ou en stylisme est à envisager. Cela coûte bien sûr de l’argent, mais cet investissement est nécessaire pour développer une identité. Enfin, L’autoproduction c’est aussi trouver des fonds pour vous aider. En tant que chanteuse il faut enregistrer vos titres, il faut faire un clip, tout cela représente un coût. Comment se débrouiller, solliciter des dossiers publics ? Cela signifie d’être au taquet. C’est un boulot permanent, de tous les instants.


Personne ne va faire le travail à votre place. La concurrence que ce soit en tant que chroniqueuse ou chanteuse, elle est hypra rude, personne ne vous attend. On est obligée de faire tout un travail avant de trouver un label solide qui va soutenir votre projet. L’autoproduction est inévitable à moins de tomber sur un manager qui a de l’argent, le talent et qui va tout faire pour vous, mais ça arrive 1 % du temps.

Nilay : Et justement, en tant qu’artiste autoproduite, comment fais-tu pour trouver une balance entre tout ton travail de com’, démarchage et de création ? Ne ressens-tu pas de la frustration de ne pas pouvoir consacrer plus de temps à la partie créative ?


Certaines personnes m’ont proposé leur aide spontanément ou même contre une toute petite rémunération, mais comme j’ai une licence en communication, je peux entreprendre pas mal de démarches moi-même. Aujourd’hui, je ne râle plus trop là-dessus, car si moi je ne m’en occupe pas, le projet n’avance pas. On en revient à ce que je te disais depuis le début : certains artistes sont très talentueux, mais ils attendent les opportunités, d’être découverts. Cinq ans plus tard, tu les retrouves et tu t’aperçois qu’ils n’ont pas évolué, car ils attendent que « ça » leur tombe dessus malgré leur immense talent. Or moi, je pense qu’il faut provoquer sa chance et à côté de la création, il faut développer toute une série de compétences. Alors, le talent ça peut être aussi de s’entourer et de trouver des personnes qui vont croire en vous, des gens qui vous produisent. C’est un travail où il faut réussir à convaincre d’investir sur vous, en plus du travail de création. Maintenant, évidemment, oui, je préférerais créer, mais je ne me pose plus la question. Comme j’ai repris la musique il y a quelques mois et que j’en suis au début, j’accepte de passer par toutes ces étapes.


Comment elle a mené son crowdfunding au succès


Nilay : Pour ton troisième clip, tu as choisi un financement via un crowdfunding, pourquoi ce choix ? Est-ce que tu avais épuisé tes fonds personnels ou était-ce plutôt un choix stratégique pour toucher plus de gens avec ton projet ?


Je t’avoue que l’apport en fonds personnels n’a jamais été élevé. De plus, toutes les possibilités de subsides avaient été épuisées. Ce qui est vraiment dommage. Normalement, le clip devrait sortir le 21 janvier, car il le plus « catchy » et le plus porteur de l’EP. Pour pouvoir développer le clip en termes de presse, le montant minimum nécessaire s’élevait entre 3000 et 4000 euros. Le crowdfunding était alors inévitable même si je n’avais pas très envie de le lancer. Heureusement, malgré la période morose, mon entourage a très bien compris la démarche, que je n’avais pas trop le choix, etc. Mais cette campagne a été une opportunité de fidéliser des gens qui avaient investi et de m’entourer d’alliés pour la suite. Et j’ai eu de belles surprises : de chouettes liens et amitiés se sont créés. En contrepartie, j’ai à mon tour, supporté ces personnes dans leurs projets.


Nilay : Ta campagne a été un succès. Par ton retour d’expérience, quels seraient les conseils que tu donnerais pour réussir une campagne de financement participatif ?


On en revient toujours au même point : l’i-den -ti-té ! Pourquoi devrait-on investir sur vous ? Qu’apportez-vous de plus dans le créneau pour lequel vous sollicitez de l’argent ? Quels sont les plus de votre projet ? Quel est votre public cible ? Ce sont ces mêmes questions qui reviennent et puis dès que vous savez y répondre, la phase plus terre-à-terre de la communication commence : informer sur les avancées. On ne démarre pas un financement participatif en ne communiquant que 3 fois sur toute la campagne ! Cela représente un mois très intense, vous ne lâchez pas le morceau. Vous réfléchissez en permanence pour le prochain palier et envisager différentes pistes : peut-être demander à une association ou solliciter un partenariat qui viendrait renforcer la campagne, s’entourer de personnes qui seraient ravies d'être vos ambassadeurs pour diffuser le projet. Mais avant tout, je dirais que cela se joue au niveau de la clarté de la communication et de l’identité du projet. Et cela se résume en donnant envie aux gens et en leur donnant du sens aussi.


Son mantra : être libre, créative… et ne pas attendre après le fameux « bon moment »


Nilay : Ann, en parlant de ta propre identité, tu te définis comme étant une femme libre et créative. Comment devient-on une femme libre et créative ?


Ohlala ! (elle rit) J’ai toujours été une femme créative, cela fait partie de moi, de mon identité. Les seules années où aucune activité artistique n’existait dans ma vie étaient des années complètement éteintes. Et libre, oh, c’est… (elle prend le temps de répondre) je me sens libre, car j’ai toujours fait ce que j’avais envie de faire, je ne me suis pas mis d’interdit. C’est aussi ce que m’ont transmis mes parents, je n’ai pas eu de limites.


Nilay : Et tu as aussi envie de transmettre cela à d’autres femmes ? Notamment avec ton projet Les tournants inspirants ou via tes chansons ?


Oui clairement ! Par exemple pour Les Tournants inspirants, ça m’inspirait d’abord moi, d’écouter toutes ces femmes se raconter… Je pense qu’il y a tellement à puiser dans ces parcours… Oui, l’idée de la transmission est là… Et je n’ai jamais réfléchi que mon propre parcours puisse inspirer. Par contre, il était plus facile de le transmettre à travers d’autres histoires que la mienne… Et dans le cadre de cette interview, ça fait très plaisir de pouvoir transmettre mon parcours et toutes mes expériences…


N’attendez pas après le « bon moment ». Il n’y a pas vraiment de « bons moments ». Il y a juste des moments où l’énergie est au rendez-vous, lancez-vous, vous n’avez rien à y perdre !

Nilay : Enfin Ann, ma question fétiche : quel message voudrais-tu transmettre à des femmes qui aimeraient se lancer dans la voie artistique, qui désireraient vivre de leur art ?


Pour moi, on peut se lancer, développer des projets sans s'imposer de vivre de son art. Je pense qu’il est bon de séparer les deux. Prenons l’exemple d’une femme ayant une situation très stable, qui est maman et qui a toujours nourri des ambitions artistiques. Le risque de tout plaquer pour essayer de vivre de son art représentera un obstacle de taille, elle en aura peur ! Les projets peuvent démarrer par étape et c’est ce que je conseille. Il y a un commencement à tout, accepter que cela va prendre du temps pour la construction… En ce qui concerne l’impulsion pour se lancer, elle est très simple et très banale en fait… Si tu prends mon histoire personnelle, mon papa et mes grands-parents sont décédés jeunes, j’ai le feu aux fesses (elle rit)… Gardons à l’esprit que la vie est courte, cette crise nous l’a démontré, on peut mourir demain ! Et ce serait dommage de ne pas en profiter, de lancer ses projets de cœur, car nous sommes à même d’être les plus alignées ! En résumé, voici mes conseils : procédez par étapes et ne perdez pas de vue que la vie est courte.


Un tout grand merci à Ann Vandeplas pour ce généreux partage!

En attendant son prochain clip, je vous invite à jeter un oeil à son tout premier clip:

"C'est déjà ça", la reprise d' Alain Souchon

et mis en image par le talentueux Amin Bendriss

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